Damien Meslot a annoncé l'ouverture d'une maison de santé au Techn'hom. Damien Meslot a annoncé l'ouverture d'une maison de santé au Techn'hom. (© My Aire Urbaine : Simon Vermot Desroches)

Le Grand Belfort doit-il lâcher la proie pour l'ombre pour attirer de nouveaux médecins ?

D'un côté, le manque de médecins inquiète (c'est une litote !) les élus. De l'autre, un projet de maison médicale au Techn'hom de Belfort fait craindre un déplacement des médecins déjà installés dans des communes vers cette zone franche. Le débat sur le projet régional de santé au conseil d'agglomération du Grand Belfort a témoigné, ce jeudi soir, 24 mai, du problème global de l'organisation de la santé en France et du désarroi des élus locaux, placés face à un vrai dilemme.

Le conseil départemental du Territoire de Belfort a émis la semaine dernière des réserves sur le projet médical de santé de l'agence régionale de santé (ARS) ; le Grand Belfort a fait de même ce jeudi soir. Une position qui vise à ménager la chèvre et le choux : marquer son désaccord, mais pas de façon trop marquée, pour ne pas obérer les projets que soutient l'ARS par ailleurs. Mais le rapport présenté aux élus a pointé quelques désaccords dans l'analyse faite sur la situation médicale dans l'Aire urbaine. À commencer par une affirmation de l'ARS qui estime que le nord Franche-Comté ne souffre pas d'un manque de médecins.


Les élus ne partagent pas du tout ce diagnostic : « La densité en médecins généralistes pour 100 000 habitants dans le nord Franche-Comté présente des fragilités à court terme. 60 % des 273 médecins ayant une activité libérale ont plus de 55 ans. » Autrement dit, si on ne fait rien dès à présent, les départs en retraite annoncés risquent de transformer le nord Franche-Comté en un désert médical. Autre point d'achoppement avec l'ARS : la gestion des urgences. « Depuis 2014, la régulation médicale est assurée à Besançon. Cet éloignement par rapport à notre territoire ne permet pas, pour les professionnels en charge de cette gestion, d’avoir une connaissance précise du terrain. C’est pourquoi il nous semble nécessaire de développer un dispositif de proximité permettant d’améliorer la prise en soins des usagers au niveau des urgences. » Il y a une vingtaine d'années, le système de gestion des urgences, en lien avec les médecins de garde, était cité en exemple dans les revues médicales spécialisées. On en est loin aujourd'hui, selon ce constat des élus. Autant de raisons qui ont donc poussé les élus à émettre un avis réservé sur le projet présenté ce jeudi soir.

Samia Jaber, comme elle l'avait fait au Département, partage cette réserve, mais aurait aimé une position plus marquée. « Il faudrait que les élus fassent bloc commun pour taper du poing sur la table », a-t-elle déclaré. Elle a également déploré que la loi ait exclu les élus des conseils de surveillance des hôpitaux et regretté les « erreurs des gouvernements successifs » sur les numerus clausus.

Les zones franches au pilori

Mais c'est le député UDI Michel Zumkeller qui a jeté un pavé dans la marre, en s'inquiétant d'un projet de maison médicale pour fin 2019 au Techn'hom. Ce n'est pas le projet en soi qui l'inquiète, mais le fait que, selon lui, les médecins de Valdoie soient démarchés pour venir s'y installer et bénéficier de la zone franche. « Ce projet ne doit pas appauvrir les autres communes. À Valdoie, les généralistes me parlent de harcèlement ! Avec vingt praticiens, ce n'est pas une maison médicale : ils ouvrent une nouvelle clinique ! Le Techn'hom, c'est TanDem et TanDem, ce sont les élus. Il faut adopter une logique d'agglomération pour ne pas avoir une guerre des communes », a-t-il déclaré en substance.

Le président du Grand Belfort et maire de Belfort a confirmé l'existence de ce projet, porté par un médecin spécialiste belfortain et par deux associés investisseurs. Il s'est attaché à savoir quelle serait la part de nouveaux médecins et la part de transferts et a communiqué les chiffres à l'assemblée : par exemple quatre opthtalomogues, dont trois nouveaux, cinq cardiologues, dont quatre nouveaux, quatre nouveaux rumathologues, cinq généralistes dont trois nouveaux.

C'est là où les élus se retrouvent dans une situation ambiguë : ils ne peuvent se satisfaire d'un départ des médecins des communes ou des quartiers tout en réclamant l'arrivée de nouveaux praticiens. Et de pointer les effets néfastes de la zone franche, qui a par exemple vu le transfert de professions libérales du centre-ville vers les Résidences. « J'ai toujours été opposé au fait que l'on permette aux professions libérales de s'installer en zone franche : cela dévitalise nos centres-villes », a relevé Damien Meslot.

Pour une carte médicale

Samia Jaber a abondé en ce sens, en soulignant que la municipalité dont elle faisait partie alors ne pouvait pas s'opposer au déménagement des professions libérales du centre-ville vers les quartiers, puisque la loi le permettait, afin de favoriser la mixité sociale. Elle a aussi souligné les « effets néfastes de la zone franche »  qui crée une « concurrence malsaine des territoires ».

Quant à Bastien Faudot, il s'est dit favorable à « une carte médicale, comme pour les pharmacies », ce qui semblait susciter l'adhésion du Dr Picard, qui présentait ce rapport sur la santé. « Nous ne sommes pas dépourvus d'outils pour répondre, mais nous ne pouvons pas nous contredire, a poursuivi Bastien Faudot. On ne peut pas d'un côté se plaindre de la chute de la population médicale et en même temps donner l'impression de s'opposer à l'installation de nouveaux médecins. Il faut différencier arrivée de nouveaux généralistes et les transferts. Pour les spécialistes, le bassin de patientèle est plus vaste ; qu'il y ait des transferts ne me poserait pas de problème  Des compromis sont possibles. »

« Je ne vais pas prendre de position avant de savoir, a conclu Damien Meslot. Je prendrai en compte l'ensemble des éléments. Le président du Grand Belfort ne fera pas une opération qui dévitalisera les autres communes. » 

 

Pierre-Yves Ratti

La force tranquille. Sa capacité de recul aurait pu en faire un tireur sportif, mais ce sont les lecteurs de l'Aire urbaine qui vont apprécier sa précision.