Plus d'une centaine de manifestants se sont réunis devant la préfecture de Vesoul. Plus d'une centaine de manifestants se sont réunis devant la préfecture de Vesoul. (© My Aire Urbaine - Simon Vermot Desroches)

« Nous avions tissé de vrais liens avec cette famille »

Le jeudi 23 février, plus d’une centaine de personnes ont manifesté devant la préfecture de Vesoul pour protester contre l’éloignement de deux familles arméniennes. Ils ne contestent pas les décisions de justice, mais la façon de l'appliquer.

Dans le froid de la rue de la préfecture, à Vesoul, ils sont plus d'une centaine à s'être rassemblés. Peu d’associations, principalement des amis des deux familles, des habitants de Saint-Loup-sur-Semouse, des lycéens ou des collégiens en cours avec les enfants expulsés vers l’Arménie ou encore leurs professeurs. « Nous ne sommes pas des habitués des manifestations pour le droit des migrants, assure Roland, un ami de la famille Sahakyan et représentant du comité de soutien aux deux familles créé en réaction à leur éloignement. Nous sommes là parce que nous avions tissé de vrais liens avec ces familles. Et entre l’arrestation brutale, la séparation de la mère et de son bébé et les conditions d’embarquement, nous devions nous mobiliser. »

Les manifestants ne contestent pas les décisions de justice rendues en 2016 et qui obligeaient ces familles à quitter le territoire français, mais demandent le retour des enfants et des explications sur les conditions d'éloignement.

« J’ai honte d’être français »

La famille Sahakyan était arrivée il y a cinq ans en Haute-Saône. Didier l'a accueillie par hasard, en proposant sa maison à l’association ASDA de Saint-Loup-sur-Semouse: « Je leur avais dit:"Si vous avez une famille, j’ai une grande maison, je peux les héberger", » confie-t-il.
La famille avait fui l’Arménie, et il se souvient, « Ils avaient la trouille qu’on les renvoie là-bas ». Très vite, il se lie d’amitié avec les Sahakyan et organise avec ses amis, les membres actuels du comité, leur accueil. L’ancien enseignant s’occupe de leur éducation et de les inscrire à l’école; l’ancienne infirmière s’occupe du volet médical. Rapidement des liens se tissent entre la famille et les habitants du village. « Je suis le parrain de Hayk; il aura 4 ans demain (le 23 février, ndlr). Il est né en Haute-Saône, et voilà! Il est sans sa mère, à des milliers de kilomètres, souffle-t-il avec émotion. C’est comme un fils pour moi. »

L’état de santé des enfants nourrit aussi de vives inquiétudes pour leurs proches : « Les deux enfants de 4 ans et 18 mois ont de l’asthme et le bébé a été hospitalisé en décembre. S’il a une crise d’asthme, son père n’a pas les moyens d’acheter des médicaments. Cela peut vite dégénérer, en ajoutant le facteur de stress », s’indignent deux infirmières dans la manifestation.
Un autre manifestant qui avait l’habitude de conduire Mme Sahakyan faire ses courses confie: « J’ai honte d’être français ».

« Des élèves qui s’étaient parfaitement intégrés »

Les enfants s’étaient parfaitement intégrés dans leur lycée ou collège comme l’expliquent plusieurs professeurs. « Ce sont d’excellents gamins qui ont évolué rapidement qui sont soucieux de leur travail », assure une professeure de collège qui a enseigné à cinq des enfants. Le professeur principal de Assia Namatian au lycée Lumière de Luxeuil déplore: « C’est une chaise vide du jour au lendemain, une élève à qui on ne laisse même pas le droit de terminer son année scolaire ». La meilleure amie d’Assia, Marine, reste en contact avec elle, et, tous les jours, essaie de lui remonter le moral, mais assure « C’est dégoûtant, la façon dont ça s’est passé… En plus, elle n’est même pas arménienne. Il y a juste son père qui l’est; elle ne parle pas, ne lit pas, ne comprend pas la langue. »

Les élèves du lycée se sont également mobilisés peu de temps après l’éloignement de la jeune fille de 17 ans. « Ils ont raison de se mobiliser pour des choses qu'ils considèrent injuste » pour les professeurs qui se retrouvent pourtant dans une position inconfortable : « Je suis ici en tant que citoyen; on ne peut pas parler de tout ça avec nos élèves. En tant que fonctionnaire, nous avons un devoir de réserve. » Pas facile non plus de répondre à un élève de 6e qui demande à sa professeure d’arts plastiques si ses camardes de classe vont être tué en Arménie: « Ca m’a marqué, » confie la professeure en question.

Réunis pour faire entendre leur voix, ils ont décidé de solliciter une audience auprès du préfet. Une demande qui devrait porter ses fruits dans les prochaines semaines. Des explications sur les conditions d’éloignements et le retour des enfants: voilà les demandes des manifestants amassés derrière une large banderole « Liberté Égalité Fraternité ».

Simon Vermot-Desroches

Le spécialiste Afrique de la rédaction ! Ce n'est pas forcément l'atout n°1 pour traiter de l'Aire urbaine, mais la curiosité de ce journaliste n'a d'égal que son goût pour les choses bien faites.