Lucile Burny, auteure Des Dernières Voix. Lucile Burny, auteure Des Dernières Voix. (© My Aire Urbaine – Simon Vermot Desroches)

« C’est comme s’ils avaient tiré des recettes du bonheur arraché à la mort »

Lucile Burny, ancienne journaliste à France 3, s’est lancée dans l’écriture. Son livre, Les Dernières Voix, présente la vie de quatre personnes de l’Aire urbaine, Samuel Gerszenfisz, Jeanine Strubel, Janine Blum et Pierre Rolinet, soit déportés dans des camps de concentration, soit enfants cachés lors de la Seconde Guerre mondiale. À travers des entretiens, Lucile Burny a cherché à exprimer ses sentiments et les leurs, pour évoquer les petites histoires qui ont façonné la grande.

My Aire Urbaine – Pourquoi avoir choisi de faire ce livre ?

Lucile Burny – J’ai toujours été passionnée par l’histoire. À travers mon métier de journaliste, j’ai toujours rencontré des gens formidables dans tous les domaines. Mais étant sensible à l’histoire, j’avais envie d’aller plus loin, d’aller au fond des histoires, de comprendre comment ils étaient et comment ils avaient fait pour s’en sortir après cette période de la Seconde Guerre mondiale.

MAU – Comment traiter différemment un sujet déjà traité des milliers de fois ?

LB – Leurs émotions ont été plus importantes que les faits pour moi. Ce n’est pas un livre purement historique. Je n’ai pas la prétention de le dire. C’est une véritable enquête. J’ai eu une dizaine d’entretiens avec quatre rescapés de la Seconde Guerre mondiale, deux qui étaient dans des camps de concentration et deux enfants cachés. Je les ai écoutés, j’ai voulu connaître leur enfance, la guerre et leur vie d’après. À leur voix, j’ai mêlé la mienne. J’y ai mis le voyage humain, émotionnel, très fort, que j’ai fais avec eux. J’ai aussi cherché et trouvé des gens à partir d’informations parfois approximatives. J’ai remonté le temps avec eux. C’est une enquête, un témoignage historique, mais finalement très humain.

MAU – Pourquoi avoir mêlé vos émotions aux leurs ?

LB – C’est un parti pris. Je ne pouvais pas rester neutre par rapport à tout ce qu’ils me disaient. C’est aussi une façon d’amener le lecteur dans le livre sans simplement énonver les faits bruts. C’est une manière de montrer au lecteur ce que l’on peut ressentir en écoutant des gens se livrer. C’est aussi pour cela que ce n’est pas purement historique, j’ai voulu mettre de l’humanité et de la proximité dans ce livre.

"C’est toujours avec les autres"

MAU – Que partagez-vous avec le lecteur ?

LB – Souvent, quand je sortais des entretiens, j’étais chamboulé. Émotionnellement, c’est un voyage difficile. Je rentrais chez moi, je notais ce que je ressentais. Ça me semblait important de le partager avec le lecteur. J’ai approché un petit peu, mais tout de même, ce qu’ils ont vécu. Leur souffrance, mais aussi leur bonheur. C’est comme s’ils avaient tiré des recettes du bonheur arraché à la mort. Ils ont une philosophie de la vie qui va toujours vers l’avant, ils regardent devant eux.

MAU – Avez-vous donc trouvé les clés du bonheur ?

LB – J’ai été fasciné par le fait qu’ils arrivent à se reconstruire. Les réponses à cette question sont multiples, complexes, bien sûr, mais je me suis rendu compte de la force des liens : une main tendue, une amitié, c’est ce qui les font tenir. Une fois ce sont un groupe de fille, une fois c’est un prêtre, une fois c’est une famille, des amis, c’est toujours avec les autres. Dans un monde où l’on est tourné vers l’individualisme, ils nous ramènent à quelques choses de fondamental. Il n’y a pas que ça, mais lorsque tout est perdu c’est la petite étincelle qui permet de tenir.

MAU – C’est aussi une histoire de rencontre ?

LB – J’ai fait les plus belles des rencontres et un voyage merveilleux. On a été main dans la main avec eux, on a fait ça ensemble et j’y pensais 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. J’ai été surprise que le passé soit aussi vivant. C’est comme une pelote de laine, on tire un fil et le reste déroule. Ça restera toujours quelques choses de particulier dans ma vie. Ce sont devenus des amis. On a tissé des liens très forts. Ils m’ont entraînée avec eux. Ils ont tiré de leur histoire des enseignements de la vie et ces témoignages sont précieux. Moi je me contente de passer le témoin.

MAU – Pourquoi avoir choisi ce titre, Les Dernières Voix ?

LB – Janine a été déporté avec sa sœur à Auschwitz-Birkenau ; elles y ont retrouvé trois autres amis scouts et ont formé un groupe des 5. C’est ce qui leur a permis de tenir dans cet enfer. Quand j’ai retrouvé l’une des personnes du groupe des 5, cette personne était très touchée par le fait que je m’intéresse à cette histoire. Elle m’a dit : « Vous avez le sentiment que nous sommes les dernières voix ? » Et je pense que c’est vrai. Je voulais les faire résonner tout simplement. C’est une question de transmission et je suis un petit maillon dans cette chaîne.

Simon Vermot-Desroches

Le spécialiste Afrique de la rédaction ! Ce n'est pas forcément l'atout n°1 pour traiter de l'Aire urbaine, mais la curiosité de ce journaliste n'a d'égal que son goût pour les choses bien faites.