Muriel Ternant, délégué départemental du PCF, et Fabien Gay sénateur. Muriel Ternant, délégué départemental du PCF, et Fabien Gay sénateur. (© My Aire Urbaine – Simon Vermot Desroches)

Alstom-Siemens : "Nous nous dirigeons vers un désastre industriel" estime un sénateur communiste

Fabien Gay, sénateur communiste de Seine-Saint-Denis, est venu en visite à Belfort le vendredi 22 juin à l’invitation du PCF du département, pour présenter le rapport sénatorial concernant la fusion Alstom-Siemens, publié au mois d’avril. Une manière de faire vivre le rapport et d’alerter la population sur ce qu’il considère comme une « donation » du savoir-faire industriel français à l’Allemand Siemens.

My Aire Urbaine – Quel est le principal enseignement de ce rapport ?

Fabien Gay – Nous sommes allés, avec l’ensemble des parlementaires, sur le terrain, notamment avec Martial Bourquin (sénateur du Doubs, NDLR). On s’est rendu sur plusieurs sites et nous avons une analyse commune, même si chacun a ses sensibilités. Personnellement, je considère que c’est une donation d’Alstom à Siemens et que nous nous dirigeons vers un désastre industriel. On nous a expliqué le montage financier ou encore l'organisation du comité d’entreprise ; la future entité sera à majorité allemande avec 51 % des parts. Nous avons eu la confirmation qu’ils conserveraient pendant 4 ans les sites français, ce qui correspond à la commande publique française. La signalisation, là où les taux de marges de l’entreprise sont les plus élevés, entre 7 et 12 %, ira à Berlin. Tout ça, on l’a bien compris, mais personne n’a répondu à la question : « Quel est le nouveau projet industriel de cette entité ? » Est-ce que par exemple ce sera le TGV ou l’ICE ? C’est une véritable question à laquelle nous n’avons aucune réponse !

MAU – Vous estimez également qu'il y aura de la casse sociale...

FB - On nous parle de synergie au bout de 4 ans et des réductions de coûts variant entre 350 et 390 millions d’euros. Mais comment on les fait ces économies ? C’est des fermetures de site ? Des pertes d’emplois ? Nous n’avons pas de réponses. Alors est-ce simplement une opération financière, et voilà la fin du démantèlement de la grande entreprise qu’était Alstom. On l’a vend à la découpe depuis 30 ans, et on ne peut pas dire que la dernière vente à GE ait été une grande réussite. Est-ce le dernier épisode ou y a-t’-il un vrai projet derrière ? Et ni Alstom, ni Siemens ni notre gouvernement ne répondent à cette question, donc je suis inquiet.

 

« On nous a dit, c’est un mariage entre égaux. Mais on ne construit pas un groupement industriel. En réalité, c’est une fusion-absorption »

 

MAU – Pourquoi considérez-vous cela comme une donation ?

FB – On nous a vendu un Airbus du rail. Mais Airbus s’est construit différemment, avec de la puissance publique et un projet industriel en commun. Tous les états étaient alors à égalité... ce n’est pas ça aujourd'hui ! Après, on nous a dit, c’est un mariage entre égaux. Mais on ne construit pas un groupement industriel. En réalité, c’est une fusion-absorption. Siemens absorbe Alstom puisqu’ils seront majoritaires. Certains patrons d’entreprises nous l’ont dit : « Vous savez, les mariages entre égaux, ça n’existe pas. Une entreprise prend toujours le pas sur l’autre. » La donation, c’est en plus parce que Siemens ne débourse pas un euro. Seule Alstom dépense de l’argent et, au final, on ne sera pas loin de 2 milliards d’euros versés en actions. Je ne sais donc pas comment on peut appeler cela. Pour ma part, la corbeille du marié du côté d’Alstom est bien remplie, c’est un joli cadeau.

MAU – D’où votre présence à Belfort, pour alerter sur la situation ?

FB – On doit faire vivre ce rapport. Le mettre sur la place publique et avoir un débat. Est ce que la France n’a plus vocation à construire des trains ? Des voitures ? La France a-t-elle vocation à se vider de toute son industrie ou nous arrêtons cette saignée débutée il y a 30 ans. Nous sommes un grand pays, mais nous devons aussi construire. On nous vend le modèle allemand. Mais en Allemagne, il y a une véritable politique industrielle ; les services et l’industrie sont liés. On ne peut pas faire que du service, ce n’est pas vrai. Il faut mettre ce rapport dans les mains du plus grand nombre.

 

« L’État doit intervenir. Il n’y a pas d’autres choix »

 

MAU – Que faut-il faire pour conserver une identité industrielle ?

FB – L’une des premières réalités, c’est la formation des jeunes. On a 6 millions de chômeurs et de l'autre côté on a des employeurs qui cherchent des gens formés. C’est une catastrophe ce qu’on fait avec la formation. On est en train de tout confier au privé et aux branches professionnelles. Ce n’est pas à eux que l’on devait donner la formation professionnelle. Elle doit rester dans le giron de l’État. Les professionnels doivent influer sur les formations, pour gagner des qualifications, pas pour une employabilité immédiate. En privatisant, on laissera du monde sur le côté.

MAU – L’État doit-il s’investir dans l’industrie ?

FB – L’État doit agir et doit planifier des choses. Prenons l’exemple des transports. Il y a une stratégie à mettre en œuvre. On doit continuer à mailler le territoire, comme par exemple en Île-de-France où l’on doit boucler le Grand Paris. Voilà les milliards d’investissements qu’il nous faut, voilà ce que nous allons faire les 10 prochaines années. Puis on l'explique aux industriels. Une entreprise doit avoir une vue sur le long terme, alors je ne dis pas à 25 ans, mais au moins à 5-10 ans. Nous avons tous vu le tableau de charge d’Alstom : après 2020, c’est terminé. Il n’y a plus de visibilité. Quand j'aborde ce type de logique, on m’explique que je veux revenir à un modèle soviétique. Je ne parle pas de ça, je parle de grand défi d’humanité concernant la mobilité et la transition énergétique. L’État doit intervenir. Il n’y a pas d’autres choix.

Simon Vermot-Desroches

Le spécialiste Afrique de la rédaction ! Ce n'est pas forcément l'atout n°1 pour traiter de l'Aire urbaine, mais la curiosité de ce journaliste n'a d'égal que son goût pour les choses bien faites.