Bande dessinée: "Le Perroquet", ou les douloureux souvenirs d'enfance d'Espé

Bastien a 8 ans. Et sa maman est malade. Souvent, elle fait ce que son papa et ses grands-parents appellent des « crises ». D’après les médecins, elle souffrirait de « troubles bipolaires à tendance schizophrénique » ; C’est pour ça qu’il faut régulièrement l’emmener à l’hôpital, dans des établissements spécialisés, pour prendre des médicaments. Bastien n’aime pas trop ça car quand elle revient, elle ne réagit plus à rien. Elle n’a plus aucun sentiment. Plus aucune envie.

Bon, la bande dessinée n’est pas que joyeuse et drôle: elle a, elle aussi le droit d’être sérieuse, de bousculer les codes de narration. Et, de temps en temps, pour qui a côtoyé la maladie d’un proche, ou qu’il la subit, la BD peut vous secouer au plus profond de votre âme. C’est le cas avec Le Perroquet du scénariste dessinateur Espé qui nous avait déjà bien bousculé avec L’île des justes. Cette BD est une BD courageuse qui met en avant la problématique du handicap à travers la maladie. Espé livre une œuvre poignante qui ne peut nous laisser indifférente. A découvrir absolument.

L’éditeur Glénat accompagne l’album de l’interview de l’auteur.

Comme vous, Bastien a grandi dans le Sud-ouest de la France. Comme vous, il a grandi avec une mère souffrant de troubles bipolaires, trouvant refuge dans l’imaginaire et la bande dessinée. Dans quelle mesure cette histoire douloureuse est-elle la vôtre ?

Ce récit est une autofiction : je me suis appuyé sur des choses vécues pour raconter l’histoire de Bastien. Les crises, les absences, les peurs, la douleur des proches et l’explosion du cadre familial qui accompagnent cette maladie, les lieux, l’action, les personnages … tout m’est familier.

Pourquoi décidez-vous de la raconter aujourd’hui ?

Il y a eu un drame qui a tout accéléré il y a quelques temps : le suicide d’une tante très proche, atteinte elle-aussi par cette saleté de maladie. On nage dans la gaîté et la bonne humeur, désolé … Cela faisait très longtemps que je voulais travailler sur ce thème à partir de la maladie de ma mère et de ses répercussions sur toute la famille. Cet événement a été le déclencheur … J’ai donc décidé de m’appuyer sur ma vie et celle de mes proches confrontés à ce fléau pour créer cette histoire autour d’un personnage fictif, Bastien.

Symboliquement, que représente ce « Perroquet » qui sert de titre au livre ?

Ce perroquet a existé. Il était dans un petit meuble prêt de mon lit. Je l’ai aimé et détesté. Aux lecteurs de découvrir ce qu’il représente …

S’il parle d’un véritable sujet de société, votre récit apporte une subjectivité en restant concentré sur le point de vue de l’enfant. Pourquoi un tel parti-pris narratif ?

J’ai cherché pendant des années le bon angle pour raconter cette histoire. A chacune de mes tentatives, j’allais vers un récit adulte, une analyse plus méthodique ou didactique, et l’histoire se teintait d’une noirceur totale. Tandis que l’idée de voir tout ça à travers le regard d’un enfant crée une distance nécessaire, une douceur, une naïveté et pourtant une grande lucidité. Ce point de vue suscite de l’empathie, ce qui me semble indispensable pour raconter une telle histoire. Cette naïveté apporte aussi de la poésie et, j’espère, beaucoup de tendresse dans le regard de Bastien tout en évitant de tomber dans le pathos.

Pourquoi avez-vous choisi de découper votre histoire en courts chapitres ?

Pour apporter des moments de respiration aux lecteurs. L’histoire est linéaire quand on lit l’album en entier, et en même temps, chaque chapitre a sa propre identité.

On sent que vous vous êtes éloigné du trait réaliste de vos précédents ouvrages pour un dessin plus expressif, parfois caricatural. Ce choix graphique est-il une façon de renvoyer au regard de l’enfant ?

Oui, et plus on s’éloigne de réalisme, plus le lecteur s’identifie aux personnages et l’histoire nous parle encore davantage. Ce trait est brut et expressionniste, sans artifices, proche d’un dessin d’enfant. Il renforce le propos.

Vous avez également opté pour une colorisation particulière, en bichromie. Quel sens doit-on y trouver ?

Là-aussi, c’était pour aller à l’essentiel. J’ai mis en lumière des émotions, sans fioritures, dans le dessin et les couleurs. Il y a des codes couleurs en fonction des tensions, des crises ou des moments plus calmes. C’est une musique chromatique qui donne un rythme à l’enchaînement des chapitres et un équilibre d’ensemble à l’album. La succession des bleus, des verts et des marrons est interrompue par les crises en rouge, en écho au quotidien de l’enfant, perturbé par les crises de sa mère.

Votre album dresse un portrait assez terrible de l’accompagnement des malades et de leurs proches dans les années 1980. Près de 40 ans plus tard, quel constat en faites-vous ?

A peu près le même malheureusement … Il suffit de lire l’article «  Psychiatrie : trop de ruptures dans la prise en charge » paru dans Le Monde du 3 décembre dernier pour se rendre compte que les choses évoluent lentement, beaucoup trop lentement. Deux millions de patients ont été pris en charge en 2016. Combien de millions de proches se retrouvent à se débrouiller, sans suivi, sans aide, avec leurs doutes, la perte des repères, une douleur immense à vie ? L’accompagnement des malades a fait des progrès bien sûr, mais il reste très compliqué et l’aide aux proches est quasi-inexistante.

A travers votre histoire, voulez-vous sensibiliser davantage le public à ce sujet tabou ?

Absolument, c’est le but de mon livre : sensibiliser les lecteurs à cette maladie honteuse et souvent cachée. C’est une véritable bombe nucléaire dans une famille. Une blessure ouverte qui ne se referme jamais. J’espère que cette mise en image permettra aux gens d’en parler. Communiquer au sein même des familles où le sujet est souvent tabou serait déjà une belle victoire et un grand pas en avant. Il faut dé-diaboliser cette maladie, l’accepter, montrer ses ravages pour que les patients n’aient plus peur de se faire soigner, mais aussi aller vers une meilleure prise en charge des accompagnants. C’est une vraie maladie qu’on considère trop souvent à tort comme une petite crise existentielle, un caprice ou un mal-être passager. Et elle dégénère très vite si elle n’est pas traitée à temps …

C’est un album à la fois très intime et universel dans son propos. Quelle place tient-il dans votre œuvre ?

J’ai mis trente ans à faire cet album. J’ai eu un mal fou à le faire. J’en ai été malade, vraiment malade, mentalement et physiquement. J’ai essayé de retranscrire au mieux ce qu’il est possible de vivre quand on est face à tout ce que les lecteurs vont découvrir dans le livre. Il n’y a absolument aucun jugement, juste une vision de la maladie à travers les yeux d’un enfant. Et j’espère qu’il y a aussi beaucoup de tendresse et d’amour au-delà de la souffrance.

Quelques chiffres 

  • 419 000 patients ont été hospitalisés en psychiatrie en 2015
  • 79 000 patients ont été hospitalisés sans leur consentement
  • 2 millions de patients ont été pris en charge en ambulatoire 
  • Pour 75 % des sondés, le soutien au quotidien des malades est assuré par la famille.

Pour en savoir plus, un site :

http://www.douglas.qc.ca/info/troubles-bipolaires

Le Perroquet par Espé – Editions Glénat – 19,50 €

 

Bernard  Piexi

La force tranquille. Sa capacité de recul aurait pu en faire un tireur sportif, mais ce sont les lecteurs de l'Aire urbaine qui vont apprécier sa précision.